Pierre NATWA, Innover pour l’eau, coder pour la démocratie au Tchad

Dans un Tchad souvent confronté à des crises multiples, où les défis sociaux, démocratiques et climatiques s’entrelacent, NATWA HINDINA Pierre trace un chemin audacieux et porteur d’espoir. Innovateur social, entrepreneur engagé et consultant en civic-tech, il croit fermement que les solutions aux problèmes complexes de nos sociétés se trouvent à la croisée des technologies accessibles, de la gouvernance ouverte et de l’implication citoyenne.
Que ce soit à Rufisque, au Sénégal, lors de son engagement avec Africtivistes, ou à Nairobi, à la tribune de l’Open Government Partnership, Pierre porte la voix des invisibles, celle des jeunes, des femmes, des ruraux, convaincu que la démocratie africaine de demain ne peut se faire sans eux ni sans les outils du numérique.
AfricTivistes : Pierre, pouvez-vous nous raconter comment votre engagement pour les droits humains et la gouvernance démocratique a commencé ?
Pierre NATWA : Mon engagement a commencé très jeune, déjà quand maman se plaignait du manque de réponse à sa demande d’accès à l’eau potable en pleine ville de Gounou Gaya, dans mon quartier à N’Djamena, en organisant des débats citoyens et des campagnes de sensibilisation sur les droits fondamentaux. Mais le déclic est venu en découvrant l’impact que les technologies pouvaient avoir sur la participation civique. J’ai compris que les TIC pouvaient devenir des armes pacifiques pour la transformation sociale.

Pourriez-vous nous faire part d’une expérience particulièrement significative que vous avez vécue dans le cadre de votre engagement au sein de Africtivistes ?
Le Hackathon pour la démocratie numérique reste une expérience inoubliable. Mais tout d’abord a commencé par ma sélection parmi les sept (07) septs volontaires pour le projet de gouvernance locale ouverte (LOG) via le numérique à la mairie de Rufisque au Sénégal, J’y ai découvert une communauté panafricaine de jeunes innovateurs déterminés. Pour le hackathon, l’esprit de collaboration, l’intensité des échanges, et surtout le fait de voir des idées devenir des prototypes concrets en 48h m’ont profondément marqué.
En tant que bénéficiaire et finaliste du Hackathon de AfricTivistes pour la démocratie numérique, qu’est-ce qui vous a le plus impressionné chez les jeunes porteurs de projets ?
Leur créativité engagée. Malgré des moyens limités, ils proposent des solutions brillantes, ancrées dans les réalités locales. J’ai été inspiré par leur capacité à transformer l’indignation en innovation, et leurs projets démontrent que la jeunesse africaine est prête à façonner l’avenir dès aujourd’hui.
Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer la plateforme nidoroualmewaafe.org ? Quel a été le déclic ?
J’ai réalisé que les jeunes tchadiens étaient largement exclus des processus de participation citoyenne, non pas par manque d’intérêt, mais par manque d’espaces sûrs et accessibles. Le déclic est venu d’un dialogue local où un jeune m’a dit : “On nous consulte pour les photos où il y a d’abord problème, jamais pour les idées.” J’ai voulu changer cela.
Pouvez-vous nous expliquer concrètement comment fonctionne nidoroualmewaafe.org et en quoi ce projet contribue à la justice climatique ?
C’est une plateforme numérique sécurisée qui permet aux jeunes, y compris ceux des zones rurales, de s’exprimer sur les politiques publiques via les données communautaires, d’accéder à des contenus de formation citoyenne et de participer à des débats. Elle intègre aussi une cartographie participative des besoins locaux liés à l’eau et à l’environnement, ce qui en fait un outil puissant pour le plaidoyer climatique.
Comment mesurez-vous l’impact de la plateforme sur les communautés locales ?
Nous utilisons des indicateurs qualitatifs et quantitatifs : taux de participation aux discussions, feedback communautaire, nombre de propositions citoyennes transmises aux autorités locales. Mais surtout, nous observons un changement d’attitude : les jeunes commencent à croire qu’ils peuvent influencer les décisions.
Quel lien faites-vous entre technologie, résilience climatique et autonomisation des jeunes ?
La technologie est un accélérateur de résilience. Elle permet aux jeunes de documenter les effets du changement climatique, de proposer des solutions locales, et de se connecter entre eux. C’est un levier d’autonomie et de transformation collective.
À votre avis, quelles sont les conditions nécessaires pour une réelle inclusion numérique des populations marginalisées ?
Il faut d’abord l’accès à l’énergie, puis à des outils adaptés linguistiquement et culturellement. Ensuite, il faut former, sensibiliser et impliquer les jeunes dans la co-création des plateformes. L’inclusion numérique, c’est une question de justice sociale.
Comment les gouvernements africains peuvent-ils mieux collaborer avec des innovateurs comme vous ?
En nous considérant comme des alliés stratégiques, et non comme des concurrents. Il faut des cadres de collaboration ouverts, des financements adaptés aux petites innovations, et surtout une volonté politique d’expérimenter localement avant de généraliser.
Quels sont vos prochains projets ou ambitions dans les mois à venir ?
Nous travaillons sur un cuiseur photovoltaïque intelligent, combinant énergie solaire, IoT et blockchain pour une cuisson propre et accessible aux zones rurales. C’est une manière de lier climat, santé et innovation frugale. Et nous voulons aussi créer un laboratoire citoyen rural pour les jeunes hackers communautaires.
Que diriez-vous à un jeune africain ou tchadien qui souhaite s’engager dans l’entrepreneuriat social ou les civic-tech ?
Je lui dirais : Commence là où tu es, avec ce que tu as. L’impact ne vient pas des moyens, mais de la vision et de la persévérance. Connecte-toi à des réseaux, ose, et n’attends pas l’autorisation pour faire le bien.
Si vous pouviez changer une chose immédiatement dans la gouvernance au Tchad ou en Afrique, ce serait quoi ?
Je rendrais obligatoire l’intégration de la participation citoyenne dans tous les projets publics, avec un quota minimum de jeunes impliqués à chaque étape. Une gouvernance sans les citoyens n’est qu’un décor vide.


