Sahel et Afrique de l’Ouest : sept recommandations pour desserrer l’étau sur l’espace civique

En marge de la 89ᵉ Session ordinaire de la CADHP, WACSI, RFLD et AfricTivistes ont co-organisé ce vendredi 16 octobre à Dakar, avec l’appui de EU SEE, la rencontre « L’espace civique sous pression : la liberté d’association et la judiciarisation croissante de l’action citoyenne au Sahel et en Afrique de l’Ouest ». Défenseurs des droits humains, juristes, journalistes et organisations de la société civile y ont analysé les restrictions qui pèsent sur l’action citoyenne, et les moyens d’y répondre.
Des restrictions sur tous les fronts
Omolara Balogun, responsable de l’unité Influence des politiques et plaidoyer de WACSI, a posé le constat : « Partout dans la région ouest-africaine, les organisations de la société civile et les mouvements citoyens font face à des restrictions d’ordre politique, sécuritaire et économique. » Dissolutions, répression, pressions économiques, recours à des moyens légaux et constitutionnels pour restreindre l’espace civique : selon elle, les représailles contre les défenseurs des droits humains comptent aujourd’hui parmi les plus grandes menaces.
L’objectif de la rencontre n’était pas de dresser un catalogue des violations, a-t-elle précisé, mais de renforcer l’engagement, d’explorer les voies de protection et de définir des pistes concrètes pour un plaidoyer coordonné auprès de la Commission africaine, à commencer par une meilleure documentation.
Dans son mot d’ouverture, Cheikh Fall, président de AfricTivistes, a structuré son intervention autour de trois « bulles » : la bulle citoyenne et institutionnelle, la bulle générationnelle et la bulle des compétences et des savoirs. Il a interrogé des institutions qui reflètent nos relations sociales et politiques, la manière dont la génération Z peut réinventer l’engagement aux côtés de ses aînés, et ce que les experts peuvent apporter aux communautés et aux familles. Son appel : créer des passerelles entre citoyens, institutions, générations et détenteurs de savoirs.
Quand la procédure devient une arme
Bezahinibe M. Somda, d’Avocats sans frontières Canada, a décrit les effets de la judiciarisation sur ceux qui la subissent : « Les procédures judiciaires peuvent être utilisées comme des moyens d’intimidation à l’encontre des défenseurs des droits humains. Cette pression peut entraîner l’autocensure, limiter leur liberté d’action et avoir d’autres conséquences néfastes sur leur travail de protection et de promotion des droits humains. »
Pour Papa Ismaïla Dieng, de AfricTivistes, cette pression dépasse les frontières : « Les procédures judiciaires représentent une menace permanente pour les organisations de la société civile. Cette pression peut aussi toucher leurs partenaires et leurs soutiens à l’étranger, qui doivent souvent s’autocensurer pour protéger l’intégrité physique des activistes sur le terrain. »
Un participant a, pour sa part, alerté sur la dégradation des libertés publiques en Guinée, marquée par des restrictions croissantes de l’espace civique. Il a notamment évoqué la suppression de plus de 100 partis politiques, plus de 60 personnes tuées lors de manifestations, près d’une quarantaine de disparitions forcées, ainsi que l’exil de nombreux activistes et défenseurs des droits humains.
Il est également revenu sur la découverte, en août dernier, de six corps dans une fosse commune dans la préfecture de Forécariah, après un cas similaire en octobre 2025 dans la même localité. AfricTivistes et d’autres organisations de défense des droits humains avaient alors, dans une déclaration conjointe, appelé à l’ouverture d’investigations indépendantes et transparentes afin de faire toute la lumière sur cette affaire et d’établir les responsabilités.
Élargissant son analyse aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), il a dénoncé l’influence du pouvoir politique sur la justice. Selon lui, cette situation contribue à restreindre les libertés fondamentales et à réduire progressivement les espaces dont disposent les citoyens et les organisations de la société civile pour s’exprimer, se mobiliser et mener démocratiquement leurs activités.
Ces constats rejoignent ceux de la déclaration conjointe présentée par WACSI et AfricTivistes devant la Commission en début de session, qui alertait sur la judiciarisation de l’espace civique en Afrique de l’Ouest.
Documenter, dialoguer, mettre en œuvre
Face à ces pressions, la documentation est revenue comme un fil rouge. « Il est impossible de construire un plaidoyer juridique solide sans documentation », a insisté Bezahinibe M. Somda. « Notre légitimité repose sur notre capacité à prouver les violations des droits humains et à nous appuyer sur des éléments probants pour mettre les États devant leurs responsabilités juridiques. » Elle a aussi rappelé que les défenseurs ont souvent besoin d’un accompagnement psychologique, et que la documentation doit permettre d’étayer une action, pas seulement de constituer une preuve.
Une participante venue du Sahel a rappelé les limites de la société civile : on ne peut pas contraindre un État. D’où la nécessité de dialoguer avec les autorités, de ne pas seulement dénoncer mais aussi de leur rappeler leurs obligations, de continuer à porter les violations devant la Commission, et de faire de chaque citoyen l’acteur de son propre changement, par l’autonomisation par le droit.
Omolara Balogun a souligné que les instruments de protection existent en nombre suffisant : le principal défi reste leur mise en œuvre, d’où l’importance d’un plaidoyer pour leur application effective et d’une solidarité régionale. Paul Osei-Kuffour, coordinateur du réseau WADEMOS, a appelé à s’attaquer aux causes et pas seulement aux symptômes, et à construire une solidarité qui ne laisse aucun pays de la région dans l’isolement.
S’approprier les mécanismes africains
Ibrahima Kane, avocat et défenseur des droits de l’homme, est revenu sur la contribution des organisations de la société civile africaines aux travaux de la CADHP. Les États ont mis en place des mécanismes sans y associer la société civile ; à elle désormais d’en faire usage, et bon usage. « Si la Commission africaine est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à la société civile. »
Papa Ismaïla Dieng a, lui, pointé les limites de ces institutions, que les États conçoivent de manière à ce qu’elles ne puissent pas se retourner contre eux, citant notamment les limites de la Cour de justice de la CEDEAO.
Pour Gilles Yabi, de WATHI Think Tank, l’enjeu est aussi de toucher le plus grand nombre : « Pour réinventer la société civile africaine, nous devons parvenir à mobiliser et à convaincre la majorité de nos populations, en particulier les jeunes. » Il appelle à aller à leur rencontre, à créer des espaces de dialogue et à les sensibiliser aux cadres régionaux et continentaux, de l’Union africaine à la CEDEAO.
Fatoumata Sy, du Réseau sénégalais pour l’éducation aux droits humains, a plaidé pour des droits compris de tous : « Nous devons unir nos efforts pour promouvoir les droits humains et renforcer les actions menées pour leur protection. Il est essentiel de les rendre accessibles dans nos langues locales afin que chaque citoyen puisse les comprendre et se les approprier. »
Des recommandations pour la Commission
Les échanges ont débouché sur plusieurs recommandations :
- faciliter l’accès des organisations de la société civile au statut d’observateur auprès de la Commission ;
- institutionnaliser les mécanismes de protection des défenseurs ;
- faciliter l’accès aux voies de recours, car beaucoup de mécanismes restent méconnus ;
- renforcer le suivi des recommandations et des décisions ;
- protéger les victimes, leurs familles et leurs sources ;
- faire de l’indépendance de la justice une priorité régionale et prévenir les pressions politiques ;
- enquêter sur les représailles.
Cette rencontre clôt la série de trois activités que AfricTivistes a co-organisées en marge de la session. Ses conclusions nourriront le plaidoyer de AfricTivistes et de ses partenaires auprès de la Commission. La consultation citoyenne panafricaine de AfricTivistes reste ouverte aux contributions.


