CIPESA et AfricTivistes interpellent les parties prenantes sur les contenus nuisibles sur les réseaux sociaux

A Dakar s’est tenu, ce jeudi, un atelier portant sur la responsabilité des plateformes et la modération des contenus. Face aux effets néfastes de l’augmentation des utilisateurs d’internet, des acteurs de l’écosystème des réseaux sociaux et des médias au Sénégal ont exploré les enjeux de la modération des contenus numériques. Des recommandations visant à promouvoir les libertés numériques en Afrique, en particulier au Sénégal, ont été tirées.
Organisé par The Collaboration on International ICT Policy for East and Southern Africa (CIPESA) en collaboration avec AfricTivistes, la rencontre a permis de poser un regard critique sur les problématiques de l’heure. Il s’agit, entre autres, de la protection des données, de la censure en ligne, des restrictions d’Internet, de la surveillance ou encore les contenus violents ou trompeurs en ligne. Ce dernier point reste un défi majeur sur le continent.
Selon la représentante et chargée de Programmes à CIPESA, Ashnah Kalemera, le taux élevé de pénétration d’internet, de nos jours, favorise la montée des discours haineux et violents, des fausses nouvelles. En réponse à ces dérives qui peuvent s’observer sur les réseaux sociaux, elle soutient que le signalement est une solution. Mme Kalemera de soutenir : “Au-delà de la modération que les gouvernements et les plateformes elles-mêmes opèrent, il faut une approche multi-acteurs pour éradiquer ces contenus nuisibles des plateformes technologiques. Si en tant qu’individus nous ne prenons pas nos responsabilités, la désinformation prend de l’ampleur et peut avoir des conséquences regrettables”, a-t-elle alerté.
Il est ensuite ressorti des échanges passionnés, d’une part, que l’exercice de la modération des contenus nuisibles, illégaux ou offensants par les utilisateurs eux-mêmes peut être délicat. D’aucuns parmi les participants ont souligné le caractère subjectif du signalement humain dans certains cas de figure. “Les utilisateurs peuvent signaler un contenu comme inapproprié ou dangereux sur la base uniquement de leurs opinions.”, a fait remarquer Ababacar Diop de la Commission de protection des Données Personnelles.
D’autre part, à la lumière d’exemples concrets, il est aussi ressorti que les plateformes peuvent être impactées lorsque des personnalités publiques sont à l’origine de contenus inappropriés et que la décision de censurer est prise. De même, la tâche de modération peut se révéler complexe lorsque ces personnalités publiques sont la cible d’attaques sur les réseaux sociaux.
Par conséquent, Serge Koué, blogueur et expert IT, a mis en valeur l’importance de l’entente sur la définition des politiques de modération entre les plateformes, les utilisateurs et les gouvernements qui n’utilisent pas les mêmes paramètres et qui ont chacun leur intérêt.
Maateuw Mbaye, Responsable de Projet à Article 19 qui a fait une étude de cas sur la liberté d’expression et la modération de contenu au Sénégal, a plaidé pour une collaboration entre plateformes, utilisateurs et gouvernements pour établir des normes communes. Pour lui, les responsabilités sont partagées en matière de modération. A cet effet, il a formulé une liste de recommandations, notamment la nécessité de clarifier les conditions d’utilisation, d’assurer la transparence dans les processus de modération et d’établir des mécanismes de recours. Une attention particulière a été accordée à la responsabilité individuelle des utilisateurs dans la lutte contre la désinformation.
L’événement a rassemblé divers acteurs tels que des journalistes, des influenceurs, des représentants d’organisations comme la Commission des Données Personnelles (CDP) et des plateformes telles que Meta. Olivia Tchamba, responsable des politiques publiques chez Meta, a souligné l’engagement de son entreprise à trouver un équilibre entre donner la parole aux utilisateurs et garantir la primauté de l’information fiable. Elle a plaidé en faveur de l’auto-censure et de l’utilisation responsable par les utilisateurs. Elle a déclaré que Meta adopte une approche en cinq niveaux pour garantir la sécurité et la modération du contenu. Les normes de la communauté évoluent pour trouver cet équilibre. La politique de modération du contenu de Meta est basée sur sa présence mondiale, des outils de modération avancés, des normes communes et l’accès à des collaborateurs internes.
“Notre objectif est de permettre à tous de participer à une communauté connectée. Avec 3,88 milliards d’utilisateurs dans le monde, dont 204 millions en Afrique subsaharienne, chez Meta, il est essentiel d’assurer un équilibre entre la sécurité, la protection de la vie privée et la modération.”
“Avec une cinquantaine de langues prises en charge, y compris le wolof, Meta s’engage à promouvoir un usage responsable de ses plateformes sans compromettre la vérité. L’objectif est de trouver un équilibre entre l’autonomie des utilisateurs et la véracité de l’information.”
Qui pour signaler, au final ?
Au-delà de la subjectivité de la signalisation par l’utilisateur, les plateformes ne sont pas irréprochables non plus, au vu des abus, des conditions d’utilisation floues, de l’absence de transparence dans les processus de modération et de mécanismes de recours, entre autres..
“L’humain peut signaler pour la simple raison qu’il n’aime pas le contenu. Cela peut être abusif et subjectif”, a affirmé Pape Ismaïla Dieng, chargé de communication et plaidoyer à AfricTivistes et modérateur de la session, avant de poursuivre. “C’est pourquoi il est important de modérer car l’algorithme ne connaît pas toutes les langues”.
Les échanges ont aussi mis en lumière les différences de contextes culturels et politiques d’un pays à l’autre qui peuvent fausser le jugement de l’algorithme ou même parfois de celui qui signale un contenu dont il ignore le contexte. A ce sujet deux études de cas ont été soumis à l’assistance par Ashnah Kalemera pour démontrer de la complexité de la modération suivant les contextes culturels.
Par conséquent, les participants ont plaidé pour une collaboration entre parties prenantes pour établir des normes communes tout en intégrant la sensibilisation dans l’approche utilisateur. Cela permettrait d’éviter de verser dans la restriction de la liberté d’expression au prétexte de la modération.
En outre, une attention particulière a été accordée à la responsabilité individuelle des utilisateurs dans la lutte contre la désinformation.
Collecte des données personnelles : où est le contrôle ?
Sur la question de la protection des données personnelles collectées par les plateformes, les différents acteurs ont évoqué des risques élevés de violation de la confidentialité des données personnelles.
Ainsi, pour garantir le respect de la vie privée des utilisateurs, la responsabilité des gouvernements a été remise en question, de même que celle des plateformes de réseaux sociaux de respecter la vie privée, de sécuriser et de bien gérer les informations et données personnelles. Selon Ababacar Diop, cela contribue à créer un climat de confiance entre les plateformes et les utilisateurs.
Au Sénégal comme en République de Guinée, des pays où internet est régulièrement interrompu dernièrement, les utilisateurs d’internet sont obligés de recourir à des VPN. Une pratique qui expose leurs données personnelles.
Ils se sont également interrogés sur l’utilisation des données collectées lors d’opérations telles que les parrainages au Sénégal.
En définitive, les participants sont sortis de cet atelier convaincus que la modération des contenus est devenu un enjeu crucial dans notre ère numérique, où la désinformation et les discours dangereux prolifèrent de plus en plus dans les échanges. La nécessité d’adopter des approches innovantes pour lutter contre la désinformation tout en respectant la vie privée des utilisateurs devient impérative.
Toutefois, les défis sont multiples, mais en consolidant les efforts déjà commencés dans la modération de contenus, les plateformes en ligne en collaboration avec les autorités et les citoyens peuvent contribuer à créer un environnement plus fiable, transparent et respectueux des droits individuels.


